Questions de science
et de technologie


 3% du Produit intérieur brut

V.1 La stratégie de Lisbonne adoptée par le Conseil Européen de Mars 2000, visant à faire de l’UE « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde », prévoyait d’affecter à la recherche 3% du PIB. Dix ans plus tard la stratégie
Europe 2020 a réaffirmé la nécessité de ces mêmes 3%. Or la dépense intérieure de recherche et développement reste inférieure en France à 2,3%. Quel est votre objectif en terme de R&D publique et privée et quelles mesures concrètes comptez-vous prendre ?



JL Mélenchon

Nous prévoyons pour l’ESR public une augmentation budgétaire annuelle de 4,6 milliards d’euros, avec un objectif de 3 % du PIB de dépenses pour l’ESR.
Pour ce qui est de la R & D privée, nos principaux leviers d’action seront les mesures d’incitation à la recherche scientifique et technique sur les grands axes prioritaires du programme « Nouvelles frontières de l’Humanité » : mer, espace, numérique, mais aussi et surtout la planification écologique et le programme de transition écosocialiste, avec à la clé d’importants marchés publics, des programmes d’infrastructures considérables, ainsi que des aides aux PME qui s’engageront à réaliser des recherches et du développement dans les sciences du vivant et de l’énergie.

N Dupont-Aignan

L’investissement en R&D est effectivement insuffisant. Je suis d’accord avec vous, il faut franchir le seuil des 3% de ratio de dépenses en R&D/PIB dès 2019 – l’État investira 4 milliards d’euros supplémentaires par an pour relancer la recherche. Malheureusement, l’Union Européenne n’est pas à la hauteur dans la course à l’innovation et à la réalisation des grands programmes d’avenir :

-  Le projet GALILEO, conçu comme un concurrent au rabais du GPS, est mis en œuvre par des lanceurs russes et souffre d’un retard de quinze ans.

-  Le projet CONNECTOME, visant à la simulation du cerveau humain, a été sous-financé de 3 milliards de dollars par rapport à son concurrent américain. Il a de plus été attribué à la Suisse, un pays non-membre de l’Union européenne.

-  Le retard de l’Europe face aux Etats-Unis sur le terrain des calculateurs quantiques est encore pire : au bout d’une décennie d’efforts des deux côtés de l’Atlantique, l’Amérique en a construit quatre, l’Europe aucun.

-  L’effort entrepris par la Commission européenne depuis 2016 dans le domaine de la robotique est tout aussi insuffisant, totalisant à peine 700 millions d’€ et mettant en œuvre des mécanismes de financement illisibles et inefficaces.

-  Cruelle ironie, la seule avancée perceptible en sciences appliquées menée en Europe concerne deux projets interétatiques - ITER (nucléaire) et VIRGO (détection d’ondes gravitationnelles) - dans lesquels l’Union européenne n’a aucune implication.

Je propose la création de trois agences européennes assurant le suivi de trois projets majeurs :

• Les transports, visant, à terme, le transport sous vide avec pour objectif d’étudier toutes les possibilités de faciliter les déplacements et de réduire les coûts ainsi que les retombées écologiques. Elles organiseraient aussi les infrastructures routières, établissant des normes de cartographie du réseau routier et la recherche sur la voiture autonome pour permettre aux véhicules sans conducteur de prendre place sur les routes européennes en 2030.

• L’informatique quantique, ayant pour objectif de soutenir la recherche pure comme la recherche appliquée.

• Le secteur médical, afin de constituer des bases de données médicales avec les données anonymisées des citoyens des pays européens et de déployer des solutions sur le diagnostic automatique et la recherche médicale génomique. Elle apportera aussi sa contribution à la recherche et à la lutte contre le cancer, notamment par le développement des outils de séquençages de l’ADN dans l’élaboration de nouveaux traitements.

Ces projets seraient financés par les banques nationales des pays y participant, la BEI et les investisseurs privés.

E. Macron

L’augmentation de l’investissement public et privé en matière de recherche et d’innovation est plus qu’une priorité, c’est une obligation pour l’avenir de notre pays. Non seulement nous conserverons la cible des 3% du PIB consacrés à la recherche et au développement, mais nous nous donnerons les moyens de cet effort partagé entre recherche publique et recherche privée dans le cadre d’une stratégie quinquennale.
Nous allouerons des moyens supplémentaires à la recherche fondamentale et à la recherche partenariale, en priorité au financement sur projets. On voit bien aujourd’hui que la réduction opérée en début de quinquennat des moyens de l’Agence nationale de la recherche a été une erreur. Je redonnerai à l’ANR des moyens comparables à celles des meilleures agences de financement de la recherche chez nos partenaires européens. En revanche, les décisions prises en 2013 et 2016 de lancer un deuxième, puis un troisième Programme d’investissements d’avenir ont montré à l’évidence la nécessaire continuité de l’effort à mener. Je prends l’engagement de poursuivre dans cette voie.
Nous conforterons les dispositifs d’encouragement des chercheurs à l’entrepreneuriat pour que la recherche appliquée puisse donner plus systématiquement lieu à de nouvelles activités innovantes sur le territoire français.
Enfin, nous sanctuariserons le Crédit Impôt Recherche. Au côté de la qualité de nos organismes de recherche publique, il a démontré son efficacité pour attirer en France des centres de recherche privés de premier plan. Sa stabilité est essentielle pour faire de la France le hub européen de la recherche et de l’innovation.

F. Fillon

L’accroissement de l’effort national de recherche et développement est un enjeu majeur de croissance à long terme pour notre pays. C’est un enjeu qui est encore plus impératif quand ce pays a peu de ressources naturelles. Financer la recherche, en particulier fondamentale, sans application immédiate, n’est pas un pari sur l’avenir ; c’est un investissement pour l’avenir, un investissement qui n’est pas si risqué quand il s’appuie sur des chercheurs bien formés à partir d’un enseignement supérieur solide et qu’il sait retenir ses talents. Pour gagner cette bataille de l’avenir, la France doit donc à terme faire sienne l’objectif d’accroissement que les pays européens se sont fixés.
Rappelons néanmoins que la meilleure façon de financer la recherche est d’augmenter la richesse nationale et de renouer ainsi avec la croissance. C’est le cœur de mon programme. Par ailleurs, j’ai montré que la recherche devait être une priorité nationale lorsque j’ai sanctuarisé son budget pendant la crise financière de 2008 et lorsque j’ai lancé le programme Investissements d’Avenir (PIA) en 2010 en consacrant 22 milliards d’euros à la recherche et l’enseignement supérieur.
J’amplifierai la politique que j’avais mise en place de soutien fort au développement et à l’innovation grâce aux pôles de compétitivité, au Commissariat Général à l’Investissement et au PIA qu’il pilote, à la Banque Publique d’Investissement, aux partenariats public-privé et enfin à l’investissement privé favorisé par des incitations fiscales.

B. Hamon

Mon objectif est de porter ces dépenses à 3% (recherche publique et privée) et de m’engager dans une trajectoire qui permette d’atteindre cet objectif. Il ne suffit pas d’afficher un objectif, si on n’y met pas les moyens cela ne sert à rien. Le Livre Blanc de l’enseignement supérieur et de la recherche a posé cet objectif, et déterminé une programmation budgétaire pluriannuelle permettant de l’atteindre : je m’inscris dans cette démarche et m’engage à augmenter le budget public de l’ESR d’un milliard d’euros. Cela permettra plusieurs mesures importantes : augmenter chaque année les crédits de base des laboratoires ; améliorer le financement et le fonctionnement de l’ANR ; lancer un plan pour les jeunes chercheurs, prendre des mesures en faveur de l’attractivité des métiers de l’ESR ; développer les infrastructures de recherche ; améliorer l’immobilier ; soutenir le déploiement du numérique .
Je m’engage à faire de cet engagement un socle et à la faire voter par le Parlement : le budget de l’ESR ne doit pas être une variable d’ajustement.
Je veux aussi porter au niveau européen, dans le cadre de la refondation du projet européen, la question de la place de l’ESR. Il faut sortir du paradoxe qui fait que dans les discours l’ESR est un pilier de l’UE, et dans les faits les règles ne le favorisent pas. Les études montrent toutes que les dépenses d’ESR constituent un investissement, qu’elles rapportent beaucoup plus qu’elles ne coûtent : l’OFCE a évalué que les mesures engagées dans le Livre Blanc de l’ESR pourraient générer 10 points de PIB supplémentaire à long terme, et c’est une croissance non destructrice. Dès lors il faut cesser de comptabiliser ces dépenses dans les déficits publics, l’UE doit être cohérente et quand elle fixe des priorités, comme celle de se fonder sur la connaissance, elle doit aller au bout de sa logique. Il est significatif qu’en préparation de la réunion des chefs d’Etats et de gouvernements commémorant le 60ème anniversaire du Traité de Rome, les scénarios envisagés ne concernent que très peu l’enseignement supérieur et la recherche. Je souhaite à l’inverse que la France construise une alliance politique avec d’autres pays pour faire de ce domaine un pilier du projet européen, à la fois en fidélité à l’histoire de notre continent qui doit tant à la Science, et en vision de notre futur commun qui ne peut se réduire à des règles comptables mais au contraire doit s’appuyer sur les forces de la connaissance.

N. Arthaud

Cette manière de chiffrer la partie de la richesse produite qui va prétendument à la recherche et au développement cache en réalité bien des choses qui ont peu à voir avec la science et en tout cas avec l’intérêt de l’humanité. Des instituts financiers font passer leurs activités spéculatives pour de la recherche et ont obtenu de l’État du crédit d’impôt à ce titre. On pourrait aussi évoquer toutes les sommes qui servent à la recherche pour l’industrie d’armement. Je ne vois pas en quoi augmenter les investissements dits de R&D dans ces deux secteurs, par exemple, serait quelque chose de positif. Et sur le fond, cette manière de comptabiliser l’effort en direction de la recherche se place bien plus du point de vue du progrès des profits que du point de vue du progrès scientifique et du progrès de la société.
Je suis pour la transparence totale des comptes des entreprises privées et de l’État. Cela permettrait à tout un chacun de voir où vont les capitaux, y compris ces 2% prétendument pour la R&D. Et puis, l’argent public ne doit pas être utilisé comme subvention aux entreprises privées. Donc l’argent public destiné à la recherche doit aller à la recherche publique. Il faut même prendre sur les profits privés pour subventionner cette recherche publique dont l’industrie privée profite considérablement, et qui se trouve avoir de plus en plus de difficultés comme les mobilisations de chercheurs l’ont montré à plusieurs reprises ces dernières années. Car dans les faits, les moyens de cette recherche publique ont, dans bien des laboratoires, reculés.

J. Lassalle

Je pousserai nos universités et laboratoires à devenir des phares mondiaux dans les secteurs de la recherche fondamentale et appliquée.

Durant mon mandat, des programmes de recherche appliquée prioritaires porteront sur la captation et le stockage de l’énergie solaire, et sur l’utilisation des énergies marines. Nous avons besoin de développer aussi la recherche sur l’humain lui-même, la transformation de l’humanité et la communication entre les Hommes.

Et je me souviens du président Kennedy, qui croyait à la capacité de l’Homme à se transcender. Son discours de 1962 est resté célèbre : « Nous avons choisi d’aller sur la Lune, non pas parce que c’est facile, mais justement parce que c’est difficile. Parce que ce but conduira à organiser et à offrir le meilleur de notre énergie et de notre savoir-faire ». Il évita peut être au monde la troisième guerre mondiale, en polarisant au-delà de toute espérance l’intérêt des Américains et des Soviétiques.
Aujourd’hui les astronomes cherchent dans l’univers d’autres mondes. N’est-il pas stupéfiant qu’en ce début de troisième millénaire, l’Homme, après tant de prouesses, ignore encore s’il existe ou non d’autres formes de vie dans l’univers ? Je crois qu’un but de ce genre, justement parce qu’il est difficile, nous conduira à donner, nous aussi, le meilleur de notre énergie et de notre savoir-faire. Il offrira aux grandes puissances, et à des hommes du monde entier, la possibilité de coopérer au lieu de s’opposer.

Beaucoup des chercheurs que je rencontre se sentent sous-employés dans des projets du passé, déçus par les missions qu’on leur confie. Ils sont prêts à s’engager immédiatement pour l’avenir. Je faciliterai pour cela le changement d’orientation ou de discipline en cours de carrière, si rare et si difficile en France.

Et je veux que les chercheurs puissent se consacrer à leurs sujets plutôt qu’à se disperser dans les labyrinthes administratifs des appels à projet.





 Crédit Impôt Recherche

V.2 L’emploi scientifique est essentiel, dans la recherche industrielle comme dans la recherche publique. Critiqué par une partie des acteurs de la recherche publique, le CIR, qui a été maintenu par tous les gouvernements successifs, a un impact sur l’emploi dans la recherche. Quel sera votre positionnement sur le Crédit-Impôts-Recherche et votre stratégie pour développer cet emploi ?



JL Mélenchon

Le mythe de « l’impact du CIR sur l’emploi dans la recherche » a été démonté par le rapport sénatorial de Brigitte Gonthier-Maurin, mais aussi par la Cour des Comptes et par le secrétaire d’Etat Thierry Mandon lui-même, qui a déclaré sur France Inter le 15 janvier 2017 que pour son premier budget comme député, le CIR était à 3,4 milliards d’euros contre 6 aujourd’hui, sans incidence sur l’emploi scientifique. L’exemple de Sanofi, qui a bénéficié de millions d’euros du CIR pendant des années tout en supprimant des emplois de chercheurs, illustre bien la captation du CIR par les grands groupes plus soucieux d’optimisation fiscale que d’emploi scientifique, au détriment des PME authentiquement innovantes.
Nous nous sommes engagés à remettre à plat tous les dispositifs de crédits d’impôts dès notre arrivée au gouvernement, et la suppression du CIR, qui n’est pas pour autant synonyme d’une disparition totale des aides à la R & D privée, interviendra dès le projet de loi de finances 2018. Au contraire de ce qui se pratique actuellement avec le CIR, les dispositifs de soutien à la R & D privée dans le cadre de la transition écologique planifiée et de la recherche sur les nouvelles frontières de l’humanité (cf. question précédente) cibleront prioritairement les PME et l’engagement à recruter des personnels chercheurs sera pris en compte au moment de l’octroi des aides.

N Dupont-Aignan

Je suis favorable à ce que le dispositif existant du CIR soit étoffé pour l’élargir aux PME. En revanche, je pense qu’il faut plafonner le montant des dépenses éligibles au CIR à 100 millions d’euros par groupe, et non plus par société, afin d’éviter l’optimisation fiscale par certains grands groupes.

E. Macron

Nous voulons développer l’attractivité de la France pour les activités de recherche privées et publiques. C’est la raison pour laquelle nous sanctuariserons le Crédit Impôt Recherche, car en matière fiscale la stabilité est clef. C’est un outil de soutien à l’innovation et au développement qui doit être maintenu. Cela n’a pas de sens d’opposer, comme le font certains, le CIR et le financement de la recherche publique. Ce ne sont pas des vases communicants et ils ne servent pas aux mêmes objectifs. Est-ce que le CIR répond en l’état et à lui seul au problème de l’emploi scientifique ? évidemment non, et je n’ignore ni les débats et ni les différentes analyses, mais je ne crois pas non plus qu’il en soit un frein. Comme tout dispositif le CIR doit être régulièrement évalué et il peut être amélioré, avec l’objectif de renforcer la recherche partenariale et en veillant à sa stabilité.
Au-delà du CIR, il faut distinguer la question d’une économie de la connaissance qui comptera notamment plus d’ingénieurs et de docteurs qu’aujourd’hui, et la question de l’emploi scientifique public. Sur le premier point, c’est une transformation globale de notre compétitivité, de notre système d’innovation et de notre système de formation supérieure que nous allons lancer. Un des leviers forts de cette transformation sera le plan d’investissement que nous déploierons sur cinq ans, et dont un des piliers sera l’innovation, et qui aura notamment un effet sur l’emploi scientifique industriel. Avec des moyens supplémentaires alloués au financement de projets, la diversification des sources de financement et l’augmentation des moyens contractuels, tout cela aura également un impact positif sur l’emploi scientifique public, qui relève de la liberté de recrutement qui sera pleinement donnée aux établissements.

F. Fillon

Je maintiendrai le Crédit Impôt Recherche et aurai une politique de soutien des start-ups en l’adaptant, notamment pour qu’il profite davantage aux jeunes entreprises de biotechnologie. Les statuts de « jeune entreprise innovante » et d’entreprises investissant plus de 25% en recherche et développement seront renforcés pour encourager nos start-ups et les aider à s’engager dans un cercle vertueux de croissance. Enfin, je serai vigilant à l’emploi scientifique et technique, à l’amélioration de ces carrières, particulièrement scrutées et évaluées mais rarement récompensées.

B. Hamon

Les résultats du CIR sont mitigés, une récente étude vient de le confirmer. Pour certaines entreprises, il constitue un vrai atout qui leur permet de s’investir plus fortement dans la recherche. Pour d’autres, il s’agit d’un instrument d’optimisation fiscale qui confine à l’effet d’aubaine. Je veux que le CIR ait un impact beaucoup plus fort sur l’emploi des docteurs, afin d’accélérer la diffusion de l’esprit de recherche. C’est pourquoi je procéderai à un conditionnement du CIR à l’emploi de docteurs : au-dessus d’un seuil à déterminer, le CIR ne pourra être octroyé que si le pourcentage de docteurs parmi les effectifs de R&D est d’au moins 25% (contre 12% en moyenne) ou que des embauches sont prévues.
Cette dernière mesure sera une forte incitation à l’emploi des docteurs dans le privé. Mais je veux aussi le soutenir par d’autres mesures :
Le développement du portfolio du docteur, valorisant les différentes expériences, et les compétences acquises au cours de la formation doctorale, dans une perspective d’utilisation en dehors de la recherche académique. Les docteurs ont des compétences importantes et rares, trop peu mises en valeur.
Le développement d’écoles des docteurs dans chaque site universitaire, offrant de véritables services de lien avec les employeurs, de formation, de suivi après la thèse.
L’augmentation importante des recrutements de docteurs dans la haute-fonction publique.

N. Arthaud

Plutôt que de financer la recherche publique et les universités, l’État préfère consacrer des milliards au CIR (Crédit Impôt Recherche), dont 80 % va aux grandes firmes multinationales. L’ensemble du CIR, 6 milliards d’euros, représente plus de deux fois ce que l’État alloue annuellement à tout le CNRS. L’industrie pharmaceutique s’est octroyée deux milliards de CIR entre 2008 et 2012 tout en détruisant 2 400 emplois de recherche et développement. Renault, qui touche 140 millions d’euros de CIR par an, avait créé des filiales fantômes, tout en réduisant ses investissements et ses effectifs en recherche et développement. 140 millions d’euros, c’est ce qui est nécessaire pour faire fonctionner une université de 20 000 étudiants.
Alors il faut arrêter ces subventions de toute forme aux entreprises privées. Il faut que l’Etat se serve de ces sommes pour embaucher lui-même, directement, dans tous les services publics où les besoins sont criants.

J. Lassalle

« L’impact sur l’emploi » est bien le sujet. Certains secteurs ont consommé des centaines de millions d’euros de CIR sans embaucher plus de chercheurs ! Je veux auditer cet usage du crédit impôt recherche. Là où il crée de l’emploi, nous poursuivrons.

Pour la recherche pharmaceutique, nous pourrions passer plutôt par appels d’offres. Ainsi nous orienterons les chercheurs vers les besoins de santé les plus urgents, et non plus vers les marchés les plus lucratifs. Les résultats de la recherche appartiendront alors aux pouvoirs publics, au lieu d’être le jouet d’une spéculation entre fonds internationaux.

Le mieux serait de conduire ces appels d’offres à l’échelle de l’Europe, si nos voisins le veulent bien. Nous avons une Agence européenne du médicament qui pourrait, si elle se libère de ses liens avec les multinationales, devenir digne de confiance pour lancer ces appels d’offres.





 Financement sur projets

V.3 La recherche est le moteur de l’innovation, elle-même source de l’essor économique indispensable à notre pays. Un juste équilibre entre le soutien à la recherche fondamentale dont le moteur principal est la curiosité , qui nécessite une prise de risque et des efforts de long terme, et le soutien à la recherche appliquée, orientée vers des objectifs économiques et sociétaux de plus court terme, est nécessaire. Quelle doit-être selon vous l’importance donnée aux divers moyens de financement sur projets , tels l’Agence Nationale de la Recherche, vis-à-vis du soutien de base des laboratoires publics et des financements à plus long terme comme le Plan d’Investissement d’Avenir, les structures nouvelles (Idex, Labex,…) ? 



JL Mélenchon

Jean-Luc Mélenchon a rappelé le 5 février dernier que le harcèlement dont font l’objet les chercheurs tant qu’ils n’ont pas « trouvé », et en particulier tant qu’ils n’ont pas produit de brevets, est une atteinte intolérable à l’indispensable liberté de la recherche fondamentale.
La création, la critique et la diffusion de connaissances scientifiques et techniques est nécessaire pour pallier la crise écologique, économique et sociale mondiale. Nous nous refusons toutefois à assigner aux sciences et techniques une finalité prioritairement industrielle.
Nous sommes donc extrêmement soucieux de garantir l’autonomie du champ scientifique vis-à-vis des contraintes d’application à court terme. La recherche fondamentale, finalisée ou non, a besoin du temps long et du droit à l’erreur et à l’expérimentation. Le recours systématique aux financements par projets ou par contrats quadriennaux méconnaît profondément la nature de la démarche scientifique. C’est pourquoi nous prévoyons la dissolution de l’ANR, mais aussi celle du HCERES, ainsi que l’abandon du PIA. Les deux tiers des fonds ainsi libérés seront convertis en crédits pérennes et répartis sur une base égalitaire (au prorata du nombre de chercheurs, enseignants-chercheurs et ingénieurs de recherche dans une équipe) pour assurer le fonctionnement quotidien de toutes les équipes de recherche en France. Le tiers restant sera octroyé de façon ciblée aux programmes et aux disciplines dont les frais de fonctionnement quotidien sont supérieurs à la moyenne (sciences du vivant, physique notamment). Là encore, les crédits pérennes seront la règle.
Ce financement du fonctionnement de la recherche au quotidien n’est pas exclusif de crédits ciblés, qui pourront être conséquents, en particulier s’agissant de la mise en place de nouveaux équipements de recherche dans des domaines demandant un matériel coûteux et où la recherche évolue vite. La recherche sur les nouvelles frontières de l’humanité et celle sur la transition écologique pourra s’appuyer sur des crédits ponctuels voire des appels à projets, mais dans une part aussi limitée que possible, et sans préjuger du succès ou non de recherches encore balbutiantes.

N Dupont-Aignan

Pour ce qui est du financement de la recherche par l’État, j’estime que l’argent public qui y est alloué doit être à la fois plus important et plus ciblé. Le financement privé doit être facilité et orienté correctement. Je propose :

Public :

• De créer une allocation entrepreneur innovation technologique favorisant la maturation d’un projet technologique innovant, limitée pour une période non renouvelable de 2 ans.

Privé :

• De favoriser l’activité des « Business Angels » (mais aussi des Capital-Risqueurs) en allégeant leur fiscalité et en les incitant à appuyer les entrepreneurs le plus tôt possible :

-  En permettant de déduire 100% de l’ISF pour des investissements dans des PME innovantes produisant en France.
-  En allégeant la fiscalité du capital qui fait fuir les investisseurs : nous pouvons nous inspirer du modèle allemand très simplifié qui applique un taux à 26,38% à tous les investissements en capital, et revenir à une taxation forfaitaire des plus-values inférieure à 25%.
-  En communiquant davantage autour du financement participatif des innovations.
-  En facilitant la transmission d’entreprises en les exonérant de droits de succession et de donation sur 90% de leur valeur (75% aujourd’hui).

E. Macron

Je vous rejoins tout à fait sur le lien entre recherche, innovation et essor économique, dans une économie de la connaissance qui reste encore largement à conquérir. Les liens entre la recherche et l’innovation sont indéniables. Mais ils sont extrêmement complexes, les temps sont différents, parfois très longs, et nous sommes aussi dans le domaine de la chance et du risque. Ce sont des risques qui relèvent pour une bonne part de l’intervention de la puissance publique.
L’enjeu de ce point de vue est en effet de trouver le bon équilibre entre crédits récurrents et appels à projets. Les uns et les autres ont leur efficacité pour la recherche « fondamentale » et la recherche « appliquée » entre lesquelles la frontière est d’ailleurs de moins en moins nette. le deuxième enjeu pour l’action publique est d’encourager nos industries à se tourner vers les sciences fondamentales pour trouver des solutions nouvelles, et d’accompagner nos chercheurs pour que leur recherche soit plus facilement transformée en « applications ».
Concernant le Programme d’Investissement d’Avenir, nous avons suffisamment de recul maintenant pour pouvoir dire que son utilité est avérée. D’autres questions se posent désormais : la diversification des sources de financement , ou l’évolution des Labex en instituts ou en écoles universitaires de recherche (« graduate schools »).
D’autre part, l’ANR remplit bien sa mission, malgré un taux de succès trop bas, comme cela est le cas des programmes européens. Cela constitue un véritable problème car beaucoup de projets de très haute valeur restent dans les cartons, et cela représente un coût non négligeable – le temps passé à préparer un dossier est un temps perdu pour la recherche. Nous devrons donc y travailler : préciser les attendus et les impacts, recalibrer les appels, rapprocher les programmes « recherche », comme ceux de l’ANR, des programmes qui soutiennent l’innovation industrielle et la recherche-développement.
Sur le plan budgétaire, je considère plus généralement que notre modèle de financement récurrent et d’emplois pérennes constitue un avantage par rapport à d’autres pays car il valorise la liberté des chercheurs, la prise de risque, et donne le droit à des périodes d’exploration qui sont des conditions nécessaires à la découverte. Mais je crois aussi, d’autre part, que le modèle de financement par appels à projet, y compris donc pour la science fondamentale – songeons au Conseil Européen de la Recherche –, apporte beaucoup sous ce rapport. Cela permet notamment à de jeunes chercheurs de faire plus rapidement leurs preuves, et cela facilite l’éclosion d’idées neuves. Mais je ne souhaite pas m’engager aujourd’hui sur des chiffres : je ne peux pas d’un côté dire que les établissements seront libres de leurs recrutements, que l’Etat les soutiendra par voie contractuelle, et dire en même temps quels seront les budgets récurrents. De même pour les appels à projets : nous ouvrirons des chantiers de recherche et d’innovation pour la transition énergétique, la recherche agricole, marine et maritime, environnementale ainsi que pour la santé, qui concerneront les universités et les organismes. Les montants exacts seront précisés en temps voulu, mais les trajectoires sont posées : nous augmenterons les budgets récurrents, par voie contractuelle, et nous augmenterons les budgets consacrés aux appels à projets.

F. Fillon

Comme indiqué à la réponse de la question V.1, le financement de la recherche fondamentale n’est pas un pari sur l’avenir ; c’est un investissement pour l’avenir. C’est de la recherche fondamentale et des rencontres interdisciplinaires que viennent les découvertes de rupture. Si la France a une école mathématique majeure, si elle est en pointe en physique et dans les développements algorithmiques qui président aux applications numériques, c’est parce qu’elle a su maintenir des chercheurs et des enseignants-chercheurs dans le domaine, sans exigence de résultats concrets immédiats. Il est indispensable que nos chercheurs puissent continuer leurs travaux dans les meilleures conditions. S’il est important et utile que l’ANR oriente une part de ses appels à projet selon les besoins émergeant dans différentes disciplines, il est tout aussi important qu’une part de ses appels soient « blancs », c’est-à-dire sans finalité immédiate et soient donc des projets de recherche fondamentale.

B. Hamon

Il faut avant tout se fonder sur la manière dont la recherche fonctionne. Avoir conscience qu’on ne commande pas des résultats scientifiques comme on se fait livrer une pizza, et que c’est la capacité des chercheurs à pister l’inconnu, à se laisser surprendre, à prendre des risques, à explorer les recoins de la science qu’ils peuvent la faire progresser. Non seulement la recherche fondamentale est essentielle, nécessaire au développement de l’ensemble de la recherche, mais il faut rappeler qu’elle suscite beaucoup de fascination dans la population. La recherche finalisée, quant à elle, a évidemment toute son importance, en particulier quand nous sommes face à des défis aussi considérables que le changement climatique. C’est donc la bonne articulation entre ces deux moteurs de la recherche, la curiosité et les défis sociétaux, qui est indispensable.
Du point de vue du financement, les deux modalités principales, soutien de base et appels à projets, sont complémentaires. Le soutien de base est aujourd’hui insuffisant, je m’engage à l’augmenter. Cela permettra de donner des possibilités d’action plus importante aux chercheurs de manière efficace, pour qu’ils puissent suivre des idées nouvelles sans passer par des démarches chronophages. Les appels à projets doivent être conçus pour apporter une valeur ajoutée : mise en réseau, soutien aux jeunes chercheuses et jeunes chercheurs pour faciliter leur prise d’autonomie scientifique, pluridisciplinarité. Ils doivent aussi avoir un montant financier qui rende la candidature viable, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.
Pour ce qui concerne les outils des programmes d’investissement d’avenir, je suis attentif à plusieurs choses :
Ils doivent s’inscrire complètement dans la politique nationale, et permettre des expérimentations qui peuvent ensuite être déclinées dans d’autres sites que ceux qui ont été lauréats. Ils doivent avoir un impact positif au-delà de ceux qui reçoivent les financements.
Ils doivent permettre à chacun de se développer, et ne pas renforcer des inégalités notamment géographiques déjà présentes historiquement
La décision doit s’effectuer au niveau de l’Etat, et le rôle des jurys clarifié : ils doivent se limiter à rendre des avis pour éclairer les décideurs, mais pas se substituer à eux.

N. Arthaud

Ce qui devrait orienter la recherche sont les objectifs permettant la satisfaction des besoins de la population, mais certainement pas la restreindre ou l’orienter sur des objectifs économiques à court-terme. Trop souvent, les équipes de recherche publique sont utilisées par les entreprises comme des bureaux d’étude bon marché, permettant aux entreprises de sous-traiter le développement de leurs produits avec un investissement minimal. Et si les équipes de recherche publique se tournent vers les entreprises, c’est parce que l’Etat a réduit considérablement les crédits et les contraint à se tourner vers le marché. Redonner des moyens, des financements à la recherche publique, en prenant sur le CIR ou sur le CICE pour cela, voilà ce que devrait être une politique orientée non pas vers la classe capitaliste, mais vers les intérêts de la collectivité.

J. Lassalle

Je doute des financements « sur projets », qui consomment un temps phénoménal et obligent nos chercheurs à se transformer en plumitifs. Je préfère faire confiance aux chercheurs, en veillant à ce qu’ils restent à l’écoute du monde autour : des entreprises, des jeunes diplômés de leurs filières, des citoyens qui se sentent concernés par leurs sujets,… La science fait partie de notre culture commune, elle nous concerne tous.

Je ne vois pas une opposition si grande que ce que vous dites entre « la curiosité » et « les objectifs économiques et sociétaux de court terme ». Un chercheur qui se reconnaît dans les objectifs de son travail, qui sent comment il fait avancer le monde, sera heureux dans travail, il fera le maximum, et il fera de grandes découvertes. Un chercheur que l’on forcerait à passer son temps sur un sujet auquel il ne croit pas, qu’est-ce que voulez qu’il trouve ?





 Recherche en Sciences Sociales

V4. Comprendre les transformations induites par l’économie numérique exige une réflexion sur le devenir de nos sociétés. Quelle place envisagez-vous pour la recherche en sciences sociales ? 



JL Mélenchon

Commençons par préciser que la recherche en sciences humaines et sociales (SHS) nous paraît avoir une valeur indépendamment des « transformations induites par l’économie numérique ». La révolution numérique, qui constitue l’une des « nouvelles frontières » mentionnées par la France Insoumise, va d’ailleurs bien au-delà du seul domaine économique. Les SHS ont été fortement malmenées ces dernières années et le risque d’instrumentalisation de la recherche par le politique dans ces domaines est fort. On rappellera ainsi la publication par le CNRS d’un appel à projets interdisciplinaires islamologie/criminologie dans la foulée des attentats du 13 novembre 2015.
La recherche en SHS a donc besoin de liberté et d’indépendance vis-à-vis de tous les pouvoirs, notamment politiques et idéologiques. C’est le sens de notre proposition de créer une section « économie et société » au Conseil National des Universités afin de garantir la survie de l’économie politique et de l’histoire économique dans un contexte de fortes pressions idéologiques et institutionnelles.
C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles nous insistons sur la nécessité qu’une partie non-négligeable, de l’ordre des deux tiers, des crédits de fonctionnement pérennes soient attribués de façon automatique sur une base égalitaire, y compris pour éviter que les disciplines de SHS demeurent les parents pauvres de la recherche. En sciences sociales comme ailleurs, des financements récurrents et transparents sont la condition nécessaire de l’indépendance de la recherche.

N Dupont-Aignan

De manière générale, il faut revaloriser les carrières dans l’enseignement supérieur et la recherche pour rattraper le décrochage international de la France en la matière. L’indépendance des enseignants-chercheurs, la diversité intellectuelle dans le monde de la recherche, sont essentielles pour permettre au débat scientifique – a fortiori en ce qui concerne les sciences sociales – d’avoir lieu. Comme l’écrivait Karl Popper, la vérité ne peut émerger que par la confrontation libre des idées. Aussi je pense que le recrutement et la promotion des enseignants-chercheurs doivent être repensés. Ils doivent se faire au niveau national via le Conseil national des Universités pour empêcher les recrutements clientélistes. Les enseignants-chercheurs doivent aussi pouvoir travailler dans de bonnes conditions, ils doivent être libérés des carcans bureaucratiques.

E. Macron

Les transformations induites par l’économie numérique requièrent en effet une réflexion sur le devenir de nos sociétés, et la recherche en sciences sociales a un rôle capital à jouer. L’innovation sociale est possible dans bien des domaines où l’irruption du numérique conduit à l’expérimentation de nouvelles manières de faire et de penser : l’énergie, l’agriculture, la santé, mais aussi bien sûr les nouvelles solidarités et les nouvelles pratiques politiques. Cela est particulièrement vrai pour ce qui concerne la transition énergétique et écologique où le numérique joue un rôle déterminant.
Les programmes de recherche ne sont pas encore au niveau des défis dans ces domaines. Les humanités et les sciences sociales ne peuvent se voir reléguer au rang de complément éthique à la recherches scientifique et technologique.
Je pense aussi que les humanités et les sciences sociales elles-mêmes n’ont pas encore franchi entièrement le pas de ces transitions numériques, et ce malgré la volonté de nombreux acteurs, en France tout particulièrement. Ce que l’on appelle les humanités numériques doivent être soutenues et développées, leur place spécifique dans les « clouds » scientifiques par exemple doit être pensée, ainsi que l’ouverture des données et des publications.
Plus profondément, les changements induits par l’économie numérique nécessitent un débat politique clair et des solutions nouvelles, qui permettent de créer des échanges entre la décision politique, la recherche en sciences sociales et les innovateurs.
J’aime passionnément les humanités, comme l’illustre mon parcours : leur universalité et leur profondeur en font les joyaux de la culture française. Elles doivent être davantage diffusées et entendues car elles nous aident à comprendre les problèmes de notre temps, de la manière la plus profitable qui soit. Elles nous permettent par exemple de caractériser les populismes, le djihadisme… Nous devons recréer du sens, ressaisir les fils de l’histoire de notre temps.

F. Fillon

Les connaissances et les technologies nouvelles (génomique, numérique, information, intelligence artificielle, ….) sont appelées à nous confronter à de nombreux choix de société. La défiance d’un grand nombre de citoyens vis-à-vis d’actions nécessaires pour la santé publique (vaccination) ou pour l’environnement (réchauffement climatique) nécessite d’en comprendre les mécanismes. Dans ces deux situations, l’éducation à la démarche scientifique, l’information scientifique proprement dite et l’organisation de débats publics permettront que les citoyens dans leur diversité participent aux choix de transformation de notre société. Les sciences de l’homme et de la société ont un rôle majeur à jouer dans le recueil des points de vue et la compréhension des mécanismes de leur élaboration. Elles ont aussi un rôle à jouer à travers l’analyse des pratiques et de l’organisation des métiers qui sont appelés à évoluer. Tout grand plan de recherche devra avoir un volet sciences sociales, à l’image de ce qui a été mis en place dans les Plans Cancers et Maladies Rares successifs ou plus récemment dans le Plan France Médecine Génomique 2025.

B. Hamon

Notre pays tire une partie de sa grandeur de ses penseurs : pensons à ce que nous ont apporté, à notre pays comme au monde, les philosophes des Lumières, et ceux plus proches de nous comme Foucault, les sociologues comme Bourdieu, les anthropologues comme Lévi-Strauss ? Parmi nos plus grands hommes politiques, la matrice intellectuelle a été forgée par les humanités, je pense évidemment particulièrement à Jaurès. Cette époque n’est pas révolue : alors que notre monde évolue plus vite que jamais, que les limites de l’humanité sont en jeu, que ce soit dans son existence même ou dans son corps, que le travail se transforme, et que le numérique investit les moindres recoins de nos activités, nous avons plus que jamais besoin des sciences humaines et sociales. La situation géopolitique également demande plus de compréhension, plus de recherche mais aussi plus de formation.
Un Plan pour les Sciences Humaines et Sociales a été mis en place par Thierry Mandon, et je veux l’amplifier. Il s’agit évidemment de moyens financiers, mais pas seulement. Nous devons non seulement mieux financer la recherche en SHS, mais nous devons aussi mieux organiser l’utilisation des résultats de cette recherche dans les politiques publiques. Donner sa place aux SHS, c’est aussi recruter des docteurs en SHS dans les différents lieux où se décident les politiques. Chacun a bien conscience que notre modèle de formation de l’élite administrative, qui a des ramifications dans l’élite politique, est inadaptée à notre siècle. Je veux la faire évoluer profondément, en appuyant l’ENA sur la recherche, en développant la formation par la recherche chez les hauts-fonctionnaires, pour que la méthodologie de la recherche scientifique, qui consiste à laisser de côté ses certitudes, permette d’améliorer le fonctionnement de nos administrations.

N. Arthaud

C’est un secteur de recherche nécessaire, autant que les sciences dites dures.

J. Lassalle

Je vous l’ai dit, nous avons besoin de développer la recherche sur l’humanité elle-même.

S’il « n’est de richesse que d’hommes », pourquoi leur consacre-t-on si peu d’attention ? La recherche mondiale en psychologie, en organisation du travail, ou dans le domaine des familles, est à mille lieues de ce qu’elle devrait être. Notre humanité a besoin de regards attentifs, et bienveillants, sur la façon dont elle se transforme elle-même.

Nous avons encore presque tout à apprendre, que ce soit sur l’effet des manipulations génétiques, ou sur la vie avec les téléphones mobiles, sur l’organisation du travail à distance ou sur celle de la cellule familiale.





 Attractivité

V.5 Divers indicateurs montrent que les conditions actuelles ne permettent plus d’attirer ou de stabiliser dans les carrières de recherche les jeunes les plus brillants. Beaucoup se détournent des filières scientifiques majeures qui attiraient souvent autrefois les meilleurs. Quant à la jeunesse la plus qualifiée de France, formée par la recherche à l’issue d’un doctorat, ceux qui ambitionnent de faire carrière dans la recherche publique devront attendre de nombreuses années post-doctorales, et se contenter, s’ils réussissent les difficiles concours, d’un salaire non compétitif à l’échelle européenne ou se résoudre à un exil souvent sans retour. Quelles mesures comptez-vous prendre pour assurer le renouvellement des générations qui permettrait de maintenir la France au rang de grande nation scientifique qu’elle doit ambitionner ?



JL Mélenchon

Statut des doctorants
Nous prévoyons d’abroger l’arrêté de 2016 sur le doctorat, qui astreint les jeunes chercheurs à des thèses rapides, avec un calendrier fixé ante rem et une obligation de formation auprès d’Ecoles doctorales hypertrophiées investies de responsabilités qui incomberaient aux laboratoires. Nous augmenterons le nombre de contrats doctoraux et abrogerons également le décret sur le contrat doctoral, qui place les doctorants rémunérés sous une férule administrative plus dure encore que celle des chercheurs déjà engagés dans la carrière. Enfin, nous reviendrons sur le dernier arrêté de rémunération des doctorants contractuels et rétablirons les « missions complémentaires » sur la base du volontariat, en en allégeant la charge horaire tout en en augmentant leur rémunération. Le monitorat, en particulier, sera abaissé à 50 heures TD, sera de droit sur simple demande, et accompagné d’une formation à l’enseignement. Le contrat doctoral, de trois ans, pourra être prolongé à quatre et sera couvert par la revalorisation générale des salaires dans le secteur public.

Débouchés du doctorat hors ESR public
Le doctorat n’est pas assez valorisé en France. Pour y remédier, il sera reconnu dans les conventions collectives et il donnera le droit de passer tous les concours internes de catégorie A+ de la fonction publique. Comme déjà indiqué, le recrutement de personnels de recherche fera partie des critères pris en compte dans l’octroi de subventions R & D au secteur privé.

Carrières dans l’ESR
1. Pour que l’emploi scientifique ne soit plus synonyme de précarité et d’arbitraire
Un grand plan de titularisation des précaires de l’ESR (tous corps de métier confondus) sera lancé, et devrait permettre de créer environ 5000 postes (i.e. hors départs en retraites et titularisations) par an, là encore tous corps de métier confondus. Ces créations de postes, à l’inverse de celles régulièrement annoncées ces dernières années par la tutelle et qui n’étaient que virtuelles du fait du transfert de la gestion de la masse salariale aux établissements, se vérifieront dans les faits dans la mesure où nous abrogerons la loi LRU et où l’Université Nationale recrutera directement les enseignants-chercheurs par le biais du CNU avant de les affecter dans les établissements selon une procédure déjà appliquée dans certains EPST.

2. Améliorer les conditions de travail au quotidien
Les procédures d’affectation, ainsi que de mutations, prendront en compte la situation personnelle et familiale des personnes concernées au même titre que les besoins du service. Parallèlement, tous les salaires de la fonction publique seront progressivement revalorisés. Enfin, à l’université, la restauration de la démocratie universitaire, le renforcement des fonctions des CHSCT et la réaffirmation du statut national des enseignants-chercheurs qui n’auront de compte à rendre qu’au CNU permettront d’enrayer la casse des métiers et le harcèlement technocratique et autoritaire qui brise des carrières et des vies.
Outre la fin de l’évaluationnite aiguë et la résorption de la précarité, deux fléaux qui pénalisent particulièrement les femmes désireuses d’avoir des enfants, des mesures seront prises en concertation avec les partenaires sociaux pour lutter contre le plafond de verre, qui détourne particulièrement les femmes des carrières scientifiques. Des dispositifs de signalement des discriminations de genre seront mis en place dans les établissements.

N Dupont-Aignan

Je veux faire de la France le paradis des chercheurs. Pour faire face à la situation alarmante que vous décrivez, il faut repenser notre manière de récompenser les chercheurs et protéger nos savoirs. 65% des Français qui souhaitent partir travailler à l’étranger ont un niveau équivalent ou supérieur à bac + 2 (près de 200 000 personnes parties à l’étranger en 2013).

Pour mettre un terme à cette fuite dramatique des cerveaux, je propose :

• De favoriser les liens entre les centres de recherche, les universités et les entreprises.
• De mieux rémunérer les chercheurs et les doctorants et d’aider les chercheurs-entrepreneurs à tous les stades de développement de leurs projets par la création d’un fonds doté de 500 millions d’euros par an permettant de financer la création d’entreprises par des chercheurs universitaires.

E. Macron

L’attractivité des carrières dans la recherche publique, y compris l’attractivité internationale, tient à plusieurs facteurs : les perspectives d’emplois, la rémunération, les infrastructures et les environnements scientifiques, mais aussi l’atmosphère politique du pays, son dynamisme, la facilité qu’il y a à monter des équipes et à se lancer dans des projets hors des sentiers battus. On peut aussi évoquer le manque de reconnaissance et de valorisation des activités partenariales ou des activités internationales, qui peut brider les initiatives. Toutefois, pour les chercheurs étrangers et les chercheurs français expatriés qui souhaitent revenir en France, la qualité de vie de notre pays compte beaucoup, notamment la gratuité de l’école ou des soins, alors que le coût en est très onéreux aux Etats-Unis ou en Angleterre.
Comme je l’ai déjà précisé, l’augmentation de l’investissement dans des secteurs-clés concernera au premier chef la recherche et l’innovation, et cela aura un effet vertueux sur l’emploi scientifique. J’ai bien conscience qu’il faut offrir plus de perspectives à nos jeunes chercheurs. L’autonomie de recrutement et de gestion des carrières des universités aura des effets positifs. Les établissements auront plus de latitude dans leurs politiques de primes, plus de latitude pour déterminer les rémunérations des agents non-fonctionnaires (doctorants, post-doctorants, contrats de mission ou CDI). Je veux aussi que soit mieux valorisée la capacité des chercheurs à monter des contrats partenariaux, des chaires, à porter des projets internationaux. Notre politique de recrutement sera ainsi plus attractive.

F. Fillon

Comme indiqué dans la réponse de la question V.1, la recherche, qu’elle soit fondamentale ou appliquée, est indispensable sur le long terme à la croissance de notre pays, car elle seule permet dans la plupart des domaines développement et innovation et par là l’augmentation de notre richesse nationale.
La recherche s’appuie sur des techniciens, des ingénieurs et des chercheurs de talent pourvu qu’on sache les retenir. Il est indispensable de valoriser l’ensemble des carrières qui ont été gelées depuis près de 10 ans. Le recentrage de la fonction publique sur ses missions principales et la suppression de 8 % des postes d’agents publics sur cinq ans que je propose, soit 1,5% par an, permettront de revaloriser les carrières universitaires et scientifiques. De réelles perspectives de carrières sont seules capables de limiter la fuite à l’étranger de nos cerveaux les plus brillants.
La loi sur « la résorption de la précarité dans la fonction publique » (dite loi Sauvadet) doit être adaptée aux contraintes et spécificités de la recherche. Son application sans discernement fragilise aujourd’hui les jeunes chercheurs et ingénieurs non statutaires ainsi que les équipes qui les accueillent et les conduit à s’expatrier ou à abandonner leur carrière.
Il faut diversifier les financements de projet sur contrat, de type ANR jeune chercheur, ATIP-Avenir ; ERC jeune. Il faut faciliter les partenariats public-privé. Les subventions CIFRE et le Crédit Impôt Recherche sont des leviers majeurs à développer. C’est aussi à ce prix que nous retiendrons nos jeunes post-doctorants les plus brillants.
Il faut aider les chercheurs à aller à la conquête des financements européens, en particulier en ce qui concerne la coordination de projets dont on sait la lourdeur administrative, qui risque d’éloigner le chercheur de son cœur de métier.
La recherche n’a pas lieu que dans les laboratoires. Elle passe aussi par de nouveaux métiers qui constituent un tissu de soutien nécessaire, soit directement (bioinformaticien, conseiller en génétique) soit indirectement (grant manager, rédacteur scientifique). Ces nouveaux métiers donnent aussi des perspectives professionnelles aux jeunes formés par la recherche. Ces nouveaux métiers doivent être développés et promus.
Le fonctionnariat et les postes pérennes à vie ne peuvent être considérés comme l’unique option de carrière et le seul format de vie scientifique et créative. Au-delà des projets sur contrat, il sera important de développer les navettes entre les facettes variées d’une même carrière : enseignement, recherche, partenariat privé. L’adaptation et l’évolutivité des carrières scientifiques et académiques, au cours de la vie, constituent un sujet majeur. Comment envisager d’avoir la même production scientifique, ou le même style de productivité, pendant 42 ans !

B. Hamon

C’est en effet un grand enjeu, et je ne me résigne pas, comme je ne me résigne pas non plus à notre recul en termes d’attractivité pour les étudiants étrangers. La question a été abordée dans le Livre Blanc de l’ESR, et des mesures évoquées : je les mettrai en place. Le point de départ est d’agir sur les différents niveaux qui composent l’attractivité : le salaire en fait évidemment partie, mais aussi les conditions d’exercice du métier, l’environnement de travail, les conditions d’accueil des étrangers…
Il faut lancer un véritable Plan pour les Jeunes Chercheurs, dans la suite de ce qui a été engagé par Najat Vallaud-Belkacem et Thierry Mandon. Il sera composé de plusieurs volets.
Pour le salaire, en plus de la revalorisation qui vient d’être décidée (+ 1100€ pour un maître de conférences débutant), je créerai une prime d’attractivité pour les nouveaux maîtres de conférences et chercheurs. En plus de cette prime, ils bénéficieront de crédits de recherche afin de pouvoir se lancer immédiatement dans leurs travaux, dès le recrutement. Les débuts de carrière constituent ma priorité, car c’est là que l’écart est le plus fort avec les autres pays. Je veux aussi solliciter la communauté scientifique sur la question du recul de l’âge de recrutement, car cela a un impact négatif sur l’attractivité : à force de demander toujours plus de publications avant d’être recruté, on dissuade de très bons chercheurs qui ont d’autres opportunités plus alléchantes…
L’augmentation du budget que je propose, et qui est indispensable, un milliard supplémentaire, permettra de créer des emplois dans les universités et les organismes de recherche. Nos jeunes chercheurs subissent cruellement la baisse du nombre de départs en retraite, qui correspond aux faibles années de recrutement sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Il faut compenser ce phénomène et je créerai un principe : le nombre de recrutements annuels dans l’ESR doit toujours être d’au moins 3% des effectifs, afin de donner une visibilité dans la durée à ceux qui ont envie de s’investir dans ces métiers. Cela aura une incidence immédiate, représentant la création de 500 emplois supplémentaires chaque année dans les organismes de recherche. Pour les universités et grandes écoles, je prolongerai le plan de création de 1000 emplois par an, tout en compensant le GVT qui a trop souvent empêché d’ouvrir les emplois créés.
Pour les conditions de travail, j’augmenterai fortement le nombre de congés sabbatiques, qui permettent aux universitaires de s’investir dans leurs travaux de recherche, de se tourner vers de nouvelles thématiques. Je veux aussi qu’ils leur permettent de s’investir dans le ressourcement pédagogique. Je triplerai également le nombre de postes à l’Institut Universitaire de France. Je veux augmenter le nombre de semestres de congé sabbatique de 4 000.
Un autre aspect concerne le doctorat : si l’on veut attirer vers la recherche, il faut encore améliorer les conditions dans lesquelles le doctorat s’effectue. Je créerai 3000 contrats doctoraux supplémentaires et augmenterai la rémunération du contrat doctoral.
Les personnels administratifs et techniques contribuent aussi à l’attractivité : l’activité des chercheurs dépend fortement de leur présence dans les laboratoires. Leur nombre augmentera en raison de l’augmentation du budget que je prévois, ils sont partie intégrante du plan de 1000 créations d’emplois par an dans les universités et écoles. Mais je veux aussi agir sur la précarité. On ne peut pas continuer à avoir des règles de fonctionnement qui consistent à maintenir sur des postes précaires des gens qui apportent toute satisfaction, et dont le turn-over crée des difficultés pour les laboratoires car il faut sans cesse former de nouvelles personnes sur des techniques très pointues. Les règles de financement qui génèrent cette précarité seront modifiées, afin que les financements de projets puissent aller vers des personnels permanents et pas seulement des CDD.

N. Arthaud

Je ne pense pas qu’il faille « maintenir la France au rang de grande nation scientifique » comme « elle doit ambitionner » de l’être. Je crois par contre qu’il faut des moyens publics pour les étudiants dans toutes les filières.
Il serait d’ailleurs de l’intérêt de la science que les jeunes chercheurs puissent continuer à œuvrer dans le domaine dans lequel ils ont acquis une compétence. Mais les budgets de la recherche publique ne le permettent pas et les recrutements y sont très réduits. De plus, bien des docteurs ont effectué des travaux dans le cadre de leur thèse pour le compte d’une entreprise privée, encadrés par des chercheurs d’institutions publiques et bien souvent avec les moyens de la recherche publique. Ils ont été des chercheurs quasi-gratuits pour le compte d’entreprises privées qui ne sont pas de petites PME mais des géants, ou des sous-traitants de ces géants, des secteurs de l’automobile, de l’énergie, de l’informatique, de l’industrie pharmaceutique,…
Dans tous les laboratoires, les chercheurs réclament des renforts humains pour avancer dans leurs travaux. C’est une aberration et un gâchis de rejeter ces jeunes apprentis-chercheurs vers le chômage. C’est d’ailleurs vrai pour tous les apprentis, quel que soit leur niveau d’étude. Alors, dans les laboratoires publics, l’Etat doit embaucher tous les jeunes qui y ont été formés, s’ils le désirent, en faisant payer les grandes entreprises privées qui profitent très largement de la recherche publique. Et il faut contraindre ces entreprises privées à embaucher les docteurs dont elles ont utilisé les recherches, là encore, évidemment, si ces jeunes le désirent.

J. Lassalle

Des milliers de jeunes docteurs rêvent de travailler sur les sujets de recherche que je veux privilégier ! Il y aura du travail pour tout le monde. Je crois plutôt que nous allons manquer de docteurs !





 Visas scientifiques

V.6 Prévoyez vous de faciliter l’accueil en France des scientifiques étrangers de niveau doctoral et post-doctoral et de quelle manière ? Pensez-vous qu’il soit souhaitable de diminuer, conserver à l’identique ou étendre la durée de validité du visa scientifique attribué à un chercheur étranger dans le cadre d’un contrat de travail en France, et de manière plus générale comment pensez vous faire évoluer ce dispositif ?



JL Mélenchon

L’ESR doit prendre sa part dans la création de nouveaux partenariats internationaux qui sont au coeur du programme de la France Insoumise.
Cela ne vaut pas seulement pour les chercheurs de niveau doctoral et post-doctoral, mais dès le premier cycle, avec un octroi simplifié des visas d’étude et des autorisations de séjour pour les étudiants. Nous mettrons également en place sur tout le territoire un réseau d’enseignement universitaire du français langue étrangère qui prenne en charge l’accueil des réfugiés non-francophones prêts à s’engager dans des études supérieures. Les migrants dont le dossier de demande d’asile est en cours d’examen pourront, s’ils le souhaitent, participer à ces formations et amorcer une reprise d’études. Une fois sur le territoire, nul ne doit être discriminé dans son accès aux formations supérieures.
En outre, nous sommes prêts à créer des universités internationales thématiques (sur la mer et les métiers de la mer, par exemple) qui par définition seront ouvertes à des étudiants, chercheurs et enseignants-chercheurs de tous les pays.
Pour ce qui est des chercheurs et enseignants-chercheurs, une procédure simplifiée d’octroi des visas doit être mise en place, qui peut inclure l’extension de la durée du permis de séjour si cela correspond à une demande de l’établissement invitant. Enfin, nous refusons que l’ouverture aux chercheurs étrangers serve de prétexte à la déréglementation des statuts nationaux. Un chercheur ou enseignant-chercheur étranger ne pourra être recruté dans un établissement français qu’en bénéficiant des mêmes droits, des mêmes salaires et des mêmes statuts qu’un collègue français, au terme de la même procédure.

N Dupont-Aignan

La baisse de la fiscalité massive sur les entreprises qui innovent et la facilitation de leur financement (français ou étranger) a bien-sûr pour objectif de rendre notre pays attractif pour les chercheurs, qu’ils soient français ou étrangers. L’extension de la durée de validité du visa scientifique me semble une très bonne idée. Cependant, je pense qu’il est important de conditionner le maintien légal des étudiants étrangers en France à leurs résultats de façon à empêcher une forme d’immigration clandestine. Il faut aussi développer l’offre d’enseignement supérieur à l’étranger, instrument essentiel du rayonnement français dans tous les domaines. Alors que la demande d’enseignement supérieur explose à travers le monde, la France ne propose que 600 programmes à l’étranger qui rassemblent au total moins de 40 000 étudiants étrangers – contre trois fois plus pour les seuls Britanniques. Ce nombre est donc largement insuffisant pour un pays comme la France.

E. Macron

L’attractivité internationale de notre recherche est un sujet stratégique, et je souhaite que l’on s’en saisisse pour accroître le rayonnement de la France dans le monde.
La politique de Donald Trump et le Brexit envoient des signaux négatifs au monde de la recherche et de l’innovation, et cela est regrettable pour les grandes nations que représentent les Etats-Unis et le Royaume Uni. Mais la France doit y voir des opportunités, en particulier pour devenir le leader mondial de la recherche sur le réchauffement climatique et la transition environnementale. Pour attirer les meilleurs talents, les spécialistes étrangers de ces sujets bénéficieront de visas délivrés plus rapidement ou d’un titre de séjour spécifique et pluriannuel. C’est le destin et la grandeur de la France d’accueillir les meilleurs esprits qui oeuvrent à la recherche dans un domaine qui est synonyme de progrès, surtout lorsqu’on les décourage de poursuivre leurs travaux dans leurs pays.
D’autre part, les établissements seront encouragés à mettre en place des dispositifs de long terme en ce sens, comme par exemple le fait d’attirer de bons étudiants étrangers en leur proposant des cursus intégrés Master + Thèse, comme le font les grandes universités étrangères, ou encore le fait d’ouvrir des campus, des bureaux de représentation et d’animer des communautés d’anciens étudiants internationaux.

F. Fillon

Les mesures de contrôle de l’immigration en France doivent être appliquées avec discernement, et sous le contrôle du Parlement, mais justement dans l’optique de favoriser le choix souverain d’accueillir dans notre pays de nouveaux talents, en particulier scientifiques et académiques.
Les PIA successifs, initiative lancée en 2008-2009 par mon gouvernement en pleine crise financière et économique, ont bien montré la capacité des laboratoires, centres de recherche, universités et instituts de toute nature, à attirer des talents doctoraux et postdoctoraux lorsqu’un peu de liberté et de confiance leur est accordé. Les appels d’offres internationaux seront encouragés. Ils ne peuvent qu’augmenter le niveau d’excellence de la recherche scientifique française. Les concours de rang A (DR et PU), universitaires et des EPST (CNRS, CEA, Inserm, INRIA), restreints à la promotion (CR vers DR, MCU vers PU) pour les chercheurs étrangers sous le quinquennat de François Hollande, seront rouverts au recrutement de novo, permettant d’attirer en France des chercheurs de haut niveau, déjà titulaires dans leur propre pays, ou encore détenteurs de bourses ou de financements de recherche importants (notamment européens de type ERC). Enfin, j’aurai une attention particulière pour les scientifiques en danger dans leurs pays en guerre, en particulier au Moyen-Orient. Je poursuivrai et développerai le programme PAUSE (Programme d’Aide à l’Accueil en Urgence des Scientifiques en Exil) placé sous l’égide du Collège de France.

B. Hamon

Certains veulent créer une taxe spéciale sur les travailleurs étrangers, et stopper l’immigration, je pense pour ma part qu’il faut faciliter le séjour des scientifiques étrangers. La nouvelle Loi sur le séjour des étrangers en France a sensiblement fait évoluer ces questions pour les étudiants et chercheurs étrangers. L’autorisation provisoire de séjour (APS), à l’issue d’études de Master ou de Doctorat est de nouveau automatique pour une durée d’un an (en correction des effets de la circulaire Guéant), pour une recherche d’emploi (sans opposabilité de la situation de l’emploi) ou, ce qui est une nouveauté, la création d’une entreprise.
En s’inscrivant dans l’esprit de cette loi, je propose une étape supplémentaire pour faciliter l’accueil et le séjour scientifique en France, et la prise en compte de ces compétences cruciales pour le bénéfice de la recherche et/ou de l’économie françaises :
Tout doctorant étranger préparant sa thèse en France devrait pouvoir bénéficier d’une convention d’accueil (quelle que soit l’origine de son financement) et d’un visa scientifique, reconnaissant ainsi son statut de chercheur (aujourd’hui, n’en bénéficient que ceux qui sont titulaires d’un contrat doctoral).
Les jeunes docteurs étrangers ayant soutenu leur thèse en France devraient bénéficier de manière automatique d’un titre de séjour « Passeport talent » avec mention chercheur, d’une durée de 10 ans, leur permettant d’avoir accès à l’emploi scientifique privé et public, sans opposabilité de la situation de l’emploi. Ce titre de séjour comprendrait également sa famille. Ce titre de séjour serait transformé en titre de séjour salarié en cas de contrat de travail, ou titre de séjour entrepreneur, en cas de création d’une entreprise (aujourd’hui, seule est automatique une autorisation provisoire de séjour – APS – de un an). Il leur permettrait également de venir régulièrement en France pour des collaborations scientifiques.
La même automaticité pourrait être proposée aux chercheurs confirmés et désirant étendre leur visa scientifique pour poursuivre une carrière au sein d’un établissement, d’un organisme ou d’une entreprise française, à la suite d’un premier séjour de recherche.
L’effort de la France en faveur des étudiants demandeurs d’asiles ou réfugiés sera doublé (de 8,6M€ à 16,4M€/an, contre 70M€/an en Allemagne) afin de contribuer à la bonne intégration des 2000 étudiants concernés dans les établissements d’enseignement supérieur, par la création d’un programme de bourse spécifique pour les quelques 1200 étudiants-réfugiés non-éligibles aux bourses sur critères sociaux, et la création d’un fonds de soutien aux établissements qui les accueillent , notamment pour financer des cours de français.
500 chercheurs et universitaires en danger seront accueillis en France, dans le cadre de la pérennisation du programme d’aide à l’accueil en urgence des scientifiques en exil visant à aider financièrement les universités et organismes de recherche d’accueil en France, et l’accélération des démarches par la désignation d’un référent administratif interministériel.

N. Arthaud

Il faut ouvrir la société à tous. La nécessaire liberté de circulation et d’installation devrait s’appliquer aux travailleurs comme aux étudiants. Il est scandaleux que des étudiants se retrouvent sous la menace d’une expulsion du territoire faute de papiers.

J. Lassalle

Je trouve terrible que nous perdions tant d’intelligences qui n’ont pas trouvé chez nous les moyens d’exprimer leur talent. Je préférerais que ce soient les autres qui viennent en France mener à bien les recherches qui éclaireront toute l’humanité.





 Principe de précaution

V.7 Le principe de précaution est inscrit dans la constitution et de nombreux jugements récents de tribunaux administratifs y font référence. Quelle est votre appréciation générale de l’application de ce principe ?



JL Mélenchon

Il ne saurait être question pour nous de revenir sur la valeur constitutionnelle du principe de précaution. Compte tenu du grand nombre de scandales sanitaires ou environnementaux de ces dernières années, ce principe apparaît comme une protection absolument nécessaire. Nous ne le comprenons pas comme une entrave au développement technologique. Dans le cadre du développement des sciences citoyennes (cf. ci-dessus), nous souhaitons développer les débats entre scientifiques et citoyens autour de la création scientifique et technique, et le principe de précaution est à nos yeux un outil pour ces débats, qui permettront aussi de dissiper les fausses croyances et la méconnaissance de part et d’autre.

N Dupont-Aignan

Le principe de précaution peut avoir une définition et une interprétation tellement vagues qu’elles instaurent un climat de défiance auprès des entreprises innovantes. Je ne crois pas en revanche qu’il soit pertinent de s’en débarrasser pour des domaines où le calcul coûts/bénéfices est inopérant. S’il doit être maintenu, il doit porter sur des critères plus stricts et mieux définis.

E. Macron

Le principe de précaution est un formidable principe d’innovation. Non seulement son application exige une recherche renforcée, mais il est aussi source d’innovation dans la mesure où le coût de l’inaction et du refus de chercher des conséquences négatives à de nouvelles technologies sont colossaux pour les entreprises comme pour les sociétés humaines. La meilleure réponse consiste donc en des produits et des technologies de substitution qui remplissent la même fonction — souvent améliorée —, et n’ont pas les conséquences désastreuses d’erreurs technologiques pour la santé humaine ou l’environnement.
D’autre part, supprimer le principe de précaution de la Constitution ne présente strictement aucun intérêt d’un point de vue juridique. Il s’agit d’un principe fondamental du droit communautaire, appliqué par le juge communautaire, qui commence même à devenir un principe jurisprudentiel sur le plan international. Dans ces conditions, il s’agit dans tous les cas d’un principe obligatoire du droit français, supérieur à la loi et s’impose en tant que tel au législateur.
Je crois que la politique est l’art architectonique par excellence, c’est-à-dire l’art qui consiste à équilibrer les différentes forces de la société pour qu’elles concourent au meilleur pour nos concitoyens. C’est d’ailleurs ainsi qu’Aristote définissait la prudence ou la précaution, vertu principale pour lui…Et cela doit être aussi la vertu du juge.
Je ne crois pas que le principe de précaution bride la liberté de la recherche faite dans un milieu strictement contrôlé, sur des objectifs portés collectivement et des valeurs respectées. Ce que je crois, c’est que le principe de précaution permet de trouver un équilibre entre l’innovation, la prise de risque, et la sécurité de tous.

B. Hamon

J’ai la conviction qu’il faut reposer pleinement la question du progrès. Au fond, notre société est fracturée par l’absence d’un projet clair et ambitieux pour son avenir. Les forces du repli nostalgique s’étendent, parfois séduisent. Je veux porter la vision d’un futur désirable, et c’est la route qui nous y conduit que j’appelle le progrès. Un progrès qui s’enracine dans les objectifs du développement durable, qui vise à éradiquer la pauvreté, les inégalités galopantes, l’illettrisme, la malnutrition, à limiter les effets du changement climatique.
A partir de cette idée du progrès, il est nécessaire de concilier deux dynamiques. D’une part celle de la démarche scientifique, qui doit pouvoir explorer les possibles, surprendre, ne pas être entravée autrement que par des règles éthiques et déontologiques. D’autre part celle du contrôle des humains sur leur avenir, qui peut conduire à refuser certaines évolutions pourtant possibles au niveau scientifique ou technologique. A l’heure du transhumanisme, de l’homme augmenté, notre société ne peut échapper à des débats philosophiques majeurs pour qu’elle reste libre de sa destinée.
Tout cela dépasse largement la question du principe de précaution, et ce dernier me semble aujourd’hui parfois décalé avec la réalité de notre monde. Il est parfois invoqué à tort, de manière excessive, tendant à substituer au débat philosophique puis politique des considérations juridiques. Et il n’est pas toujours suffisant pour se protéger de véritables dangers, car l’identification du danger est le plus souvent très ardue. C’est pourquoi j’ai placé plusieurs questions environnementales au cœur de mon projet, comme l’interdiction des perturbateurs endocriniens alors que les lobbies s’agitent pour assurer les intérêts de leurs clients. C’est une volonté politique, et je n’ai pas besoin de recourir à la justice. Mais je veux aussi être clair : à toute interdiction d’une technologie, quand elle est déjà mise en œuvre et que cette interdiction a un impact sur le travail, il faut associer un programme de recherche pour trouver une alternative.
C’est en plaçant les questions scientifiques au cœur du fonctionnement de notre démocratie qu’on pourra atteindre la maturité en termes de capacité à accepter ou refuser les technologies en fonction de ce qu’elles nous conduisent dans la voie du progrès, ou au contraire de la régression.
Et j’en viens donc à un engagement : je nommerai un scientifique auprès de moi, comme l’a fait le Président Obama, et le verrai chaque semaine pour travailler sur les questions scientifiques qui ont un impact sur la société, et donc sur les politiques que nous avons à mettre en œuvre. C’est le rôle du responsable politique que de décider, mais il doit en permanence s’appuyer sur la science : c’est la meilleure protection contre l’obscurantisme qui est en train de nous gagner.

N. Arthaud

Je pense que le principe de précaution n’est pas suffisamment appliqué et que les entreprises privées ont trop de liberté. Elles peuvent mettre sur le marché leur production sans véritable contrôle. Il suffit pour cela de se remémorer le scandale du Médiator, celui de l’amiante, celui des prothèses PIP… Il faut un véritable contrôle de ce que font les entreprises, non seulement par leurs travailleurs mais aussi par les consommateurs. Un tel contrôle n’est possible qu’avec la suppression du secret industriel, commercial et bancaire.

J. Lassalle

Je crois que l’Homme a des devoirs à l’égard de sa Terre, que certains appellent sa terre-mère, et à l’égard de ceux qui le suivront un jour, car je suis persuadé que ce que nous faisons n’est pas sans incidence.

Quand le « principe de précaution » a été imaginé, c’était comme un principe d’action. C’était pour encourager la recherche, attirer et mobiliser l’attention. Aujourd’hui on utilise ces mots, « principe de précaution », comme excuse pour s’arrêter au moindre incident et rester chez soi à ne rien faire. Je préfère la précaution qui agit !